Française, interne en médecine générale, maman de 2 enfants et musulmane, je vais tenter à travers mon blog d’apporter une infime part à l’humanité: anecdotes, conseils santé, informations, expériences, états d’âmes, tribulations, débats… Bienvenue sur mon site TheHijabiDocToBe à travers mes péripéties quotidiennes de future Dr en médecine si tout va bien, dans ce monde où rien ne va…

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24h de garde en pédiatrie. Un jeu d’enfants. Ou pas.

Juin 2019. Voilà que j’entame depuis quelques semaines, mon troisième semestre en pédiatrie. J’alterne entre service conventionnel avec prise en charge des enfants hospitalisés de 1 mois à 18 ans ou à réaliser des journées aux urgences pédiatriques, où je dois y faire, en plus, 4 à 5 gardes par mois.

Les gardes aux urgences sont intenses. Je les trouve plus difficiles que celle des urgences adultes. Je ne dirais pas que je prends moins au sérieux la vie d’un adulte qu’un enfant, c’est juste que l’enjeu est de taille. Ils ont encore la vie devant eux, et on se doit de ne pas être la cause d’une perte de chance. De plus, il faut prendre en compte que toute la prise en charge est réalisée sous l’oeil inquiet, protecteur, interrogateur, inquisiteur voire méfiant si ce n’est agressif des parents. Une relation triangulaire qui vient changer la relation de soin habituelle, et qui parfois me déstabilise.

Samedi 29 juin. C’est avec la boule au ventre que je me lève pour aller en garde. La dixième en moins de 2 mois. Je pars en étant déjà épuisée. Le stage est difficile, le rythme, l’ambiance avec mes co-internes n’est pas au beau fixe, les chefs qui ne sont plus là à partir de 00h nous laissant être le seul médecin aux urgences de 00h à 9h avec cette responsabilité lourde à porter. Est ce que je vais pouvoir me prendre quelques minutes de pause dans la journée? Est ce que ça va aller? Est ce que je vais pouvoir avoir quelques heures de sommeil cette nuit? Est ce que après avoir enchaîné une vingtaine de patients aux urgences sans une seule minute de pause  je ne vais pas avoir les larmes aux yeux en me demandant pourquoi je fais ça et pourquoi je m’impose de vivre ce genre de situations ? Est ce que je saurais montrer aux patients et leurs parents que je sais ce que je fais et leur demander d’avoir confiance en moi quand ça fait déjà 20h que je suis réveillée et que je peine à garder mon esprit affûté pour réaliser un examen correct et être sure de ne rien oublier ? Est ce que pendant tous ces moments de fatigue et de lassitude, je ne penserais pas à mon petit chez moi douillet, aux moments de détente ratés ou tout ce temps que j’aurais pu avoir avec mes enfants et mes proches? Et je repense à la garde d’il y a exactement une semaine. L’horreur de ce qu’il y est arrivé.. Et s’il m’arrivait la même chose? J’essaie de ne pas y penser. Ok j’arrête d’y penser. Toute garde a une fin. J’essaie de me dire que je passerais un bon dimanche chez moi à me reposer. 24h à tenir.

9h. J’arrive dans le bureau où se déroule les transmissions. Il y a déjà deux patients en attente. Ma co-interne à qui je prends le relai est épuisée, elle n’a pas pu dormir beaucoup. Il y a eu du monde cette nuit.

La journée commence et ça s’enchaine. Pas vraiment de répit. Du monde. Toujours du monde. Ça ne s’arrête pas. J’arrive à me prendre une première pause vers 14h, grignoter un repas. Pas vraiment l’esprit rassuré car les patients arrivent et attendent. Quand ce sont des enfants, difficile de les faire patienter même 30 minutes. Le chef avec qui je suis de garde aujourd’hui ne m’a pas encore rejoint. Il a fait le tour dans le service ce matin où il y avait de nombreux patients hospitalisés, une quinzaine. Puis il m’a appelé pour me dire qu’il était dans son bureau à rédiger des courriers, que je devais l’appeler si ça « débordait ». J’ai pu l’avoir entretemps plusieurs fois au téléphone quand j’avais besoin d’un avis. Vers 16h, je l’appelle, il y a un « bus » qui vient d’arriver. Les urgences débordent. Je commence à ressentir la fatigue. Besoin d’un coup de main. Il m’aide à vider en partie les urgences jusque 19h. Ça se calme un peu. Pourvu que ça continue. C’était peine perdue. Les patients arrivent toujours, par petits groupes. Heureusement que les infirmières et auxiliaires sont là. Elles me permettent de passer une meilleure journée. Elles sont pour la plupart géniales, conciliantes et compétentes. J’apprécie cette cohésion avec elles, ne rechignent pas quand je leur demande de réaliser un examen complémentaire. J’essaie de leur rendre la pareille quand elles me sollicitent. Il est bon de noter quand quelque chose nous met du baume au coeur, en particulier dans ces conditions de travail.

22h30. J’arrive à vider les urgences transitoirement. Je n’en peux plus. Je vais manger un peu. Prendre 30 minutes off. Tant pis s’il y a des patients qui arrivent. Je ne vais pas tenir la nuit si je ne me pose pas. 45 minutes plus tard finalement, je reprends. Le chef est encore avec moi. 00h, il part. Rentre chez lui. Il n’est payé que pour réaliser une demi-garde. Jusque 00H donc. C’est l’arrangement trouvé avec l’hôpital pour que tous les pédiatres puissent remplir le tableau de garde, étant en sous-effectif, afin qu’ils puissent revenir le lendemain travailler. Le chef me dit d’appeler si vraiment y’a besoin, sous-entendu le laisser dormir si possible.

On y est: je suis donc officiellement la seule médecin à gérer les urgences pédiatriques sur un rayon de 70km. Tranquille. Bon, je sais que j’ai sous la main le chef de néonatalogie qui dort sur place à l’hôpital ainsi que les seniors des urgences adultes.

Allez, Iman, tiens bon. Une pensée traverse mon esprit. Samedi dernier, à cette heure ci… N’y pense pas. Concentre-toi. Plus que 9h et la garde se termine, vers 2h généralement, ça devrait se calmer et tu pourras aller dormir un peu.

Quel faux espoir cruel me suis-je donné là. Les gens affluent. Dès que je pense en avoir fini, voilà un autre qui arrive. Comme s’ils s’étaient donné le mot. Au delà de la fatigue physique, ce sont mes nerfs qui commencent à lâcher. Ce sentiment de désespoir. Je n’arrive plus à masquer mon irritation devant les parents. Il est 4h du matin et vous venez pour une constipation, ça ne pouvait pas attendre? Le ton cassant, les traits durcis, les yeux cernés, je pense au lit de garde dans lequel j’ai réussi à m’y enfouir seulement dix pauvres minutes. Je crois que pour cette nuit, je n’y retournerais plus. Mon pressentiment s’est avéré vrai. J’ai tenté de retourner à ma chambre de garde pensant en avoir fini vers 5h du matin, on m’a appelé alors que j’étais sur le chemin pour y aller. Ce sentiment de détresse qui nous envahit. Est ce que ça va vraiment finir un jour? Garde pourrie où oser rêver dormir 30 minutes est illusoire.

6h30. Je m’affale sur le bureau des urgences, tête dans les bras. Même pas eu le courage d’aller à la chambre de garde, trop peur qu’on m’appelle et revivre le sentiment de frustration. J’arrive à dormir ainsi une petite heure, assise. C’est déjà bien.

7h30. Je vais me prendre un café. La garde se termine, ça y est ça devrait aller mieux. L’infirmière rentre dans la salle de repos: Iman il y a une patiente de 2 ans qui vient pour crise convulsive hyperthermique. Je vais la voir, elle va bien, elle n’est pas en train de faire une crise actuellement. C’était il y a 45 minutes, ça a duré 3 minutes. Je fais un examen neurologique rapidement, il est plutôt rassurant. Elle a en effet 39,6°C. La mère n’a pas donné de doliprane car elle n’aime pas trop donner de médicaments à ses enfants, elle a préféré la découvrir et lui faire prendre des bains. Concernant les antécédents, il n’y en a pas en particulier. Elle a fait la varicelle il y a trois semaines. Elle est à jour dans ses vaccinations.

8h15. J’étais en train de faire l’examen clinique plus complet (auscultation cardio-pulmonaire, examen ORL, cutané) quand l’infirmière m’appelle. Elle m’assène « Iman, viens, je ne sais pas si ça peut être une méningite ».

Mon sang se glace. Pitié pas ça. Pas maintenant. C’est quoi cette chance. Et là, je repense à ce qu’il s’est passé la semaine passée.. Je me ressaisis.

Je vais au bureau d’accueil. Un petit garçon de 7 mois. C’est la grand mère qui l’amène, il a dormi chez elle cette nuit. Il n’arrête pas de pleurer depuis le milieu de nuit. Il hurle, lui qui habituellement dort plutôt bien. Il fait de la fièvre. Elle dit qu’il n’arrive plus à tourner la tête. Dès qu’il la tourne, il hurle encore plus. Mon cerveau fuse. Je l’examine en entier, il ne présente aucun purpura. Ok c’est déjà ça. Merde,  je ne sais pas faire une ponction lombaire (PL). Je n’ai jamais vu ni fait de PL à un nourrisson. Je suis seule. Ok, d’abord l’examen neurologique Iman, reste systématique. Très compliqué à réaliser avec ce bébé qui ne fait que pleurer. Il est hypertonique, la douleur peut-être? Il y a une raideur de nuque, j’ai du mal à le mobiliser sans qu’il n’hurle encore plus, surtout pour tourner la tête vers la gauche. Punaise, ça ressemble à une méningite. Bon, l’auscultation cardio-pulmonaire est normale, pas de signes de détresse respiratoire. Le temps de recolcration cutanée est inférieur à 3 secondes, il n’y a pas de cyanose, pas de signes donc de défaillances viscérales systémiques. L’examen cutané est donc sans particularité. Au niveau ORL, les tympans sont congestifs mais pas d’otite. Par contre, après avoir rencontré des difficultés à lui faire ouvrir la bouche (trismus?), au niveau pharyngé, je note une belle angine à gauche avec un dépôt blanchâtre. Mince à 3 ans il n’y a pas d’angine bactérienne normalement. Il présente des adénopathies cervicales satellites. L’abdomen est bien souple, dépressive sans défense. Les OGE sont en place, il n’y a pas d’érythème fessier. Bon qu’est ce que je fais ? Ah oui le carnet de santé, je ne l’ai pas vu. La grand mère me dit qu’elle ne l’a pas. Comme par hasard quand ça peut être potentiellement grave je n’ai rien sur les antécédents. Je lui demande si d’après elle, il a des soucis de santé particuliers, si les vaccinations sont à jour. Elle me dit que non, il n’a pas d’antécédents. Elle ne sait pas pour les vaccinations, mais pense que oui, il est à jour. La dernière prise de doliprane était il y a 5 heures. Je dis aux infirmières de réaliser un bilan biologique complet, poser une voie veineuse, d’avancer la dose de doliprane, de le perfuser. Je vais chercher le patch EMLA pour le mettre au niveau du point de réalisation de la PL. J’appelle la chef du jour. Je lui dis que j’ai une suspicion de méningite, si elle peut venir dès que possible. Je ne peux pas lancer l’antibiotique tant qu’on n’a pas fait la ponction lombaire. Elle me dit de lui faire un scanner en attendant qu’elle arrive tant que l’état de l’enfant le permet. A peine je raccroche que l’infirmière d’accueil m’appelle encore «  Iman, il y a une détresse respiratoire, dénaturation à 89% »

Mon coeur lâche. Cette garde ne s’arrêtera t-elle donc jamais ? J’ai déjà laissé la crise convulsive hyperthermique en suspend , et je ne peux pas laisser la suspicion de méningite sans surveillance rapprochée. Bon allez, je vais poser mon patch EMLA, je donne des consignes strictes à l’auxiliaire et la grand mère, au moindre signe de m’appeler, et qu’on va venir le chercher pour réaliser un scanner cérébral. Je demande aussi qu’on prépare les perfusions d’antibiotique. Je me dirige ensuite vers la patiente. C’est une petite fille de 18 mois qui fait sa 5ème crise de bronchiolite, la maman a déjà deux fois de la ventoline à 20 minutes d’intervalle, et ça ne cède pas. Elle présente dans ses antécédents également de l’eczéma. Pas d’autres éléments à noter. Les vaccinations sont à jour. La petite présente des signes de détresse respiratoire avec tirage et balancement thoraco-abdominale. Cela fait déjà 3 jours qu’elle est gênée, mais aggravation cette nuit. Je l’ausculte il existe des sibilants aux deux bases. Au niveau ORL, il n’y a pas de signes d’infection. Il n’existe pas d’éruption cutanée, l’examen neurologique est normal, il n’y a pas de cyanose. L’abdomen est souple, non douloureux. Je dis aux infirmières de réaliser un aérosol de bricanyl (Terbutaline sulfate, 5mg) et atrovent  (Ipratropium bromure, bronchodilatateur, 0,25mg) avec oxygène. Je demande aussi la réalisation d’un bilan biologique et d’une radio de thorax dès que c’est possible.

C’est bon. Je ressors, j’arrive au bureau, ma chef est là, je reprends avec elle les différents dossiers. Elle prend le relai concernant le petit de 7 mois, il est actuellement en train de faire le scanner. J’écris les différents examens cliniques dans les dossiers, je fais mes prescriptions. Presque 9h, ma co-interne qui prend le relai vient d’arriver. On ne se parle plus du tout. L’ambiance est glaciale. Je lui transmet les deux dossiers que j’ai. Elle acquiesce d’un signe de tête, me pose aucune question. Tant pis. Si tu ne sais pas mettre les patients au dessus de notre relation tendue, je ne peux rien pour toi. J’ai fais le travail, j’ai transmis, à elle de se débrouiller. Je quitte les urgences. Absolument vidée. J’ai une heure de route. Ça me permettra de jouer le rôle d’un SAS pour évacuer toutes les tensions accumulées sur 24h. J’ai envie de pleurer de tout ce que je viens de vivre et en même temps je suis tellement contente de quitter cet endroit. C’est bon, c’est plus mon souci. Je quitte l’hôpital, limite en courant. Je rêve de ma future douche pour me débarrasser de toute cette fatigue, sueur, tension. L’air frais me fait du bien. Fin juin, il fait beau, c’est dimanche, je rentre chez moi. Tout va bien. 

9h30. Dans ma voiture. Je me laisse tombée. Je ferme les yeux. L’horreur est terminée. Je ne veux plus y retourner. Je regarde mes feuilles de transmission où je note tous les enfants que je vois. Je fais le point. 48. Je n’ai pas vu moins de 48 enfants en 24 heures. Quarante huit. Ce chiffre me parait sidérant. Sachant que l’infirmière a dit ce matin qu’on avait fait une soixantaine d’entrées sur 24H. J’ai donc vu 4/5ème des urgences pédiatriques d’un centre hospitalier situé en plein désert médical. D’ailleurs, mince, dans la fatigue, ou dans la précipitation, je me rends compte que j’ai oublié de parler de l’angine du petit garçon de 7 mois à ma chef. Bon je l’ai écris dans le dossier. C’est tout, elle va le réexaminer de toute façon. Je devrais peut-être appeler ? Oui je vais l’appeler. Je l’appelle quelques minutes plus tard, dans la voiture, elle avait vu l’angine et il s’avère finalement que les symptômes que présente l’enfant ne sont pas dues à une méningite mais à un phlegmon péri-amygdalien gauche, qui mimait donc certains symptômes d’une méningite. Cela dit la PL avait été réalisée de principe.

Et puis, j’y repense. Enfin. Je m’autorise à y penser. Cette petite de 3 ans. Je revois son visage. Méningite. Elle est venue sur la garde de ma collègue la semaine dernière en pleine nuit pour fièvre et altération de l’état générale brutale. Ma co-interne l’a examinée et avait constaté un examen cutané et neurologique normaux, à part une somnolence. Mais il était 2h du matin. Un enfant est forcément somnolent à cette heure-ci de la nuit. Elle a fait réalisé un bilan biologique et l’a faite hospitalisée dans le doute ainsi que devant l’inquiétude des parents. A 6h au tour du matin, quand l’infirmière rentre dans la chambre, elle constate un purpura fulminans… Mais c’est trop tard. Malgré l’intervention de ma co-interne, rejoint 5 minutes plus tard par la pédiatre, le médecin néonat et des médecins du SMUR qui se sont mobilisés en hélicoptère en provenance du CHU, la petite patiente est morte d’un choc septique. 3 ans. Méningite. Encore la veille elle était en train de jouer à la fête foraine. Et là. Morte. Tellement brutalement. 4h plus tard après son entrée aux urgences. Sur la garde de ma co-interne en 2ème semestre. Le service de pédiatrie est sous le choc, une semaine très particulière. On se demande tous si on aurait pu y changer quelque chose. Est ce que si cette petite était venue en pleine journée avec plusieurs chefs présents, sans la fatigue des soignants présents la nuit, aurait-elle eu plus de chance ? Tellement d’autres questions en suspens. Ça m’a vraiment bouleversé, je n’ai pas arrêté d’y penser toute la semaine. J’avais tellement peur que ça m’arrive. Je me le pardonnerais jamais si sur une de mes gardes un enfant mourrait. Je sais que ça peut m’arriver vu mon métier. Je suis humaine, pas faillible. Et bien que nous prenions absolument toutes nos dispositions pour éviter de passer à côté d’un diagnostic grave, je peux échouer. Je ne suis pas surpuissante. Seul Dieu l’est. Et je repense à mes enfants. Je suis en colère. Est ce que j’aurais accepté qu’un interne de deuxième semestre, épuisé, voit mon enfant, seul, sans chef pour vérifier et passe à côté d’une méningite? En fait, je suis en colère contre ce système de soins qui nous laisse nous internes nous débrouiller et nous mettre dans des situations dangereuses de ce type là, par manque de chefs, manque de moyens. L’hôpital souffre, et l’interne est le dernier de l’échelle sur qui on se repose. On est en sous-effectif? C’est pas grave l’interne est là, ne compte pas ses heures, car a peur qu’on invalide son stage, alors il ferme sa gueule et bosse. Au détriment de sa santé, sa famille, son épanouissement. A quel prix ? Au prix du bénévolat. A s’en dégouter de la médecine. Non l’interne n’a jamais fait médecine pour exercer et apprendre dans ces conditions. En tout cas, pas moi. J’en ai les larmes aux yeux. Non ça y est. Je ne veux plus retourner à l’hôpital. Et pourtant, j’y retourne dès le lendemain.

Bilan

Cette garde fut ma dernière en pédiatrie. Ma médecin généraliste m’a arrêtée deux semaines. J’étais, et il faut poser le mot dessus, en situation d’épuisement total. Je n’ai pas fait médecine pour vivre cette détresse. Ce n’est pas tant celle de ne pas savoir gérer les prises en charges ou manque de connaissance. Au contraire, je sais que dans mon cabinet,  je serais seule, et ce n’est pas ce qui m’a fait défaut dans cette garde où j’ai vu quasiment tous les patients des urgences sur 24h seule. Le problème a été le rythme, les conditions de travail minables. Solitude morale, d’être la seule interne et médecin sollicité, aucun chef autour. Gérer des patients sans avoir dormi depuis plus de 24h, patients qui affluent sans arrêter, est-ce leur faute? Il y aura toujours des malades, des urgences. Surtout qu’avec un peu de recul et en tant que maman, je ne peux pas blâmer les parents qui vont aux urgences. Je suis médecin, mais les gens n’ont pas forcément les connaissances, même basiques, et dans le doute ils viennent consulter pour des choses qui nous paraissent évidentes, mais pas pour eux. J’essaie de travailler sur mon humilité et mon empathie afin de ne jamais me laisser juger ou mépriser les patients consultant les urgences, même pour des motifs qui me semblent banales. Bien sûr qu’il faut éduquer la population. Et en tant que médecin généraliste, je veillerais à le faire en consultation, au calme, à bien apprendre les signes motivants ou non le recours au service d’urgence. Et surtout, la faute est plutôt dans le système de soins que l’état a en partie délaissé en nous privant de moyens d’être plus nombreux pour gérer l’afflux de patients de plus en plus nombreux, de plus en plus exigeants. 

Personnellement, contrairement à d’autres internes, j’ai beaucoup de mal à prendre sur moi et me taire devant des conditions de travail minables, illégales. Je ne suis pas ici pour être la chair à canon d’une défaillance générale de l’hôpital au mépris de ma santé physique et morale. A ne pas confondre avec de la fragilité ou de la faiblesse. Au contraire, il en faut du cran pour se soulever contre un système qui perdure depuis des dizaines d’années en nous faisant croire que c’est « normal », « tout médecin doit passer par là ». Ah donc en fait, vous avez souffert, c’est à notre tour de souffrir? Et bien si certains sont prêts à sacrifier leur santé et leur vie personnelle pour l’hôpital, pas moi. Je pense à mes enfants. Non vraiment pas moi du tout. Ce milieu hospitalier tellement égoïste. On s’en fout de la personne, on ne tient qu’à ce qu’elle peut fournir comme travail. Cette ingratitude. Ce manque de reconnaissance de tout le travail que l’on peut y fournir. Ça me fout encore la rage quand j’y repense. Chacun pour soi à l’hôpital. Quelle ironie. Quand ce sont les médecins qui sont normalemennt les plus à même de comprendre les souffrances de chacun qui sont finalement les plus méprisants des difficultés que l’on traverse, sans aucune solidarité aucune, pire avec du jugement et de l’arrogance. A qui fait le plus. A qui a les nerfs les moins solides. Comme si c’était une question de compétition.

Mettre par écrit cette garde m’a renvoyé à beaucoup de choses difficiles mais ça m’a permis de faire le tri, comprendre un peu mieux pourquoi je l’ai aussi mal vécu et en tirer des leçons cruciales pour ma pratique future. Il est clair pour ma part que c’est en prenant conscience du principe d’incertitude et du fait que nous ne pourrons pas guérir tous nos patients que nous nous protégerons au mieux du burn-out. Nous avons à accepter notre imperfection. Mais surtout de me rappeler que j’aime de tout mon coeur la médecine et ce que je peux apporter aux autres par mes compétences. Ce n’est pas à mon métier que j’en voulais mais plutôt aux conditions de travail. Ce stage m’a permis d’être tellement reconnaissante d’avoir choisi comme spécialité la médecine générale et d’avoir plus tard le choix des modalités d’exercice qui me conviennent et ainsi de ne pas subir la pression infernale de l’hôpital et les conditions de travail qui s’y dégradent au fur et à mesure. Vivement que je m’installe à mon compte et je tire mon chapeau à tous ces médecins chaque jour dans les hôpitaux participants aux soins de premiers recours. Ce sont des héros.

Et on soutient en masse la grève des soignants dont les internes qui luttent contre les conditions de formation et de travail ! (décembre 2019)

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