Française, interne en médecine générale, maman de 2 enfants et musulmane, je vais tenter à travers mon blog d’apporter une infime part à l’humanité: anecdotes, conseils santé, informations, expériences, états d’âmes, tribulations, débats… Bienvenue sur mon site TheHijabiDocToBe à travers mes péripéties quotidiennes de future Dr en médecine si tout va bien, dans ce monde où rien ne va…

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Une matinée au foyer de vie ou plutôt une ode à la vie…

Trace d’apprentissage personnelle réalisée intégralement dans le cadre de mon internat de médecine générale pour la faculté. Ne pas reproduire, merci.  Toute ressemblance à un cas réel est fortuite. Certains éléments ont été modifiés afin de ne pas reconnaître le patient concerné.

 

La médecine générale, une aventure humaine avant tout…

A cœur ouvert, écrit en avril 2019.

Je sors d’un foyer de vie pour handicapés.

Tous les mardi matins, depuis 25 ans, mon maître de stage y va.

Alors que ça ne fait que 4 fois que j’y vais, je m’y suis déjà tellement attachée. Ils viennent te faire des câlins, te raconter leurs problèmes, te sourient dès que tu les regardes. Au début, je n’étais pas vraiment à l’aise. Être avec des handicapés nous renvoie à des choses compliquées, à des choses qu’on ne veut pas forcément voir ou qu’on ne veut pas traverser. On est un peu dans le déni et on se dit qu’on ne trouve que ça que chez les autres. Et puis on pense irrémédiablement à nos enfants, on a peur qu’ils naissent handicapés. On a l’impression que si ça arrive, c’est un échec total: ne pas avoir réussi à avoir un enfant « normal ». C’est un peu être face à tout ce que cette société actuelle n’aspire pas, à des années lumières de la perfection, du beau, du paraître, de la réussite. Mais quelle erreur, parce que finalement ce sont ces personnes, avec un retard mental, une mutation génétique minime, une souffrance cérébrale due à un manque d’oxygène lors d’un accouchement qui s’est mal passé, et qui, pourtant, changent tout  et réussissent à nous toucher en plein cœur. Aucune hypocrisie avec eux. Aucun faux-semblant. De la sincérité pure qu’on se prend en pleine face, arrachant notre carapace pour apprendre de ces petits êtres fragiles.

Alors bien sûr, c’est très compliqué d’être médecin de tels patients car il faut réussir à faire la part du vrai au faux. Le médecin vient tous les mardis, alors tous les lundis soirs ou au réveil, ils ont chacun un symptôme qui apparaît. C’est la « mardi-ite aigue », comme dirait mon praticien.

La difficulté est de savoir rester clinique, ne pas minimiser ce qu’ils ont juste parce qu’ils inventent des signes pour avoir de l’attention. Et puis il ne faut pas prendre à la légère leur santé, car comme des enfants, eux ne sauront pas nous dire les choses précisément. Souvent les patients avec un handicap, en particulier mental, sont moins biens soignés que la population générale sur le plan somatique (cf. commentaires pour les études). Ce sont des patients qui se négligent ou qui ne connaissent pas forcément bien leurs corps et donc c’est au médecin généraliste de bien veiller à faire un contrôle continu de leur santé au niveau des différents organes, en particulier sur le plan cardiovasculaire où les traitements psychotiques peuvent avoir un lourd retentissement.

Travailler auprès de personnes avec une déficience mentale m’a permis de réaliser plusieurs choses.  Déjà, cela m’a appris à simplifier les choses et aller à l’essentiel. L’essentiel passe au travers d’une relation où il y a moins de normes sociales, d’écrans, de politiquement ou socialement correct. Travailler avec eux, c’est avoir une richesse de l’échange, plus explicite, plus visible. On est là pour prendre soin d’eux mais aussi à les aider, écouter leur corps, à avoir un peu plus de bonheur, à s’épanouir, à grandir.

 Je pense que j’ai encore besoin de temps et d’expérience pour ne pas être parfois dans la charité-compassion mal placée. En face, on a certes des personnes handicapées avec des difficultés dans la vie, mais qu’ils n’en sont pas moins gentils ou désagréables, de mauvaise foi,  joueurs ou plein d’humour. J’ai essayé d’être simple, je pense que parfois elles ont ressenti que j’étais mal à l’aise. Qu’est-ce que je peux dire avec elles ? Est-ce que je peux sourire ou pas ? Est-ce que je peux faire preuve d’humour ou non ? Et puis, je m’adapte. Ils ont tous des profils très différents : certains sont extrêmement distants au visage fermé, d’autres m’ont tout de suite adoptée.

Alors, par exemple, j’ai eu Coco, qui est venue nous voir inquiète en disant que ce n’était pas la forme aujourd’hui et qui nous montre son poignet. Il y avait en effet une dermatite de contact, probablement suite à tous les bijoux fantaisie qu’elle arbore à chaque poignet à chaque fois. On lui met un peu de crème contenant un corticoïde, et elle nous dit que tout de suite ça va beaucoup mieux. Je vois aussi Aurélien, qui pour la 4ème fois d’affilée, nous dit qu’il a encore mal au dos. Lors de l’examen clinique, on effleure à peine le dos qu’il nous dit que ça lui fait mal, alors on lui fait faire quelques exercices et on termine par le rassurer en lui expliquant qu’il n’y a rien de grave, et que s’il a trop mal il peut mettre de la crème pour détendre le muscle. Je vois aussi Roger, qui nous observait au loin depuis tout à l’heure sans un mot, je l’appréhende et lui demande s’il a mal quelque part, il me dit à sa cuisse. Je vais l’examiner dans sa chambre. Je rentre dans l’univers d’un adolescent. Quelques posters de chanteurs, des livres d’histoires, des photos familiales en tête de lit.. et pourtant il doit avoir dans la trentaine. Je l’examine, il n’y a rien de particulier. Alors j’essaie d’être systématique et rigoureuse. Même s’il ne comprend pas comme une personne douée de raison que j’aurais pu avoir au cabinet, ma conscience m’oblige à le traiter comme les autres et à ne pas négliger son motif de plainte. Peut-être a-t-il réellement quelque chose. Mais si ça n’est pas le cas, alors je me serais donnée les moyens d’être sûre qu’il n’y ait rien. Puis je retourne au bureau médical où défilent les patients du jour pour qui l’on doit faire un renouvellement de traitement. Je prends les tensions de chacun, j’écoute leur cœur, je vois s’il y a quelque chose d’anormal ces derniers temps avec les éducateurs qui les suivent au quotidien.

Quelques conseils à avoir en tête que j’ai pu retrouver et qui m’ont aidé quand on travaille avec des personnes présentant une déficience mentale : écouter attentivement, être patient, être disponible, rester naturel, ne pas parler trop vite sans pour autant infantiliser la personne, s’adresser directement à la personne (si elle est accompagnée), utiliser des mots simples et des phrases courtes, formuler des idées et des réponses claires, reformuler, s’assurer que la personne a compris en lui suggérant qu’elle-même reformule vos propos, proposer de l’aide, mais ne pas faire à la place de la personne, éviter les situations d’incertitude car elles sont source de stress.

Enfin, il y a tellement à dire sur le sujet, tellement de questionnements et réflexions engendrés. Cela pose question sur notre rôle en tant que médecin généraliste.

Et puis voilà, c’en est fini. Cette parenthèse hors du temps du mardi matin qui nous a permis de relativiser et réaliser surtout à quel point notre santé est précieuse. Il y a quelque chose dans le fait de côtoyer des personnes qui sourient sans un motif particulier et qui sont sincèrement heureuses de nos soins et attentions. Ce petit quelque chose qui nous fait aller mieux. A vrai dire, en sortant de là, je me dis qu’ils nous apportent plus que ce qu’on leur apporte, ça c’est certain…

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